À la suite des actes de vandalisme commis dans le parc
d’Enghien — dégradations de la rambarde
de la Chapelle castrale et de la statue de la "Fontaine des Tritons"
—, l’émotion et l’indignation
étaient légitimes. Elles ne justifiaient
toutefois en rien les commentaires ouvertement racistes, manifestement
xénophobes, voire explicitement haineux qui ont rapidement
fleuri sur les réseaux, assimilant ces actes à
des populations d’origine étrangère.
"À faire entrer des barbares, il y a de la barbarie" ou
encore "Enghien importe une nouvelle population et les comportements
qui l’accompagnent".
Il faut le dire clairement : l’exigence de faits, aussi
nécessaire soit-elle, ne suffira pas à
désarmer ce discours. Il précède les
faits et s’en accommode. Les auteurs du vandalisme ne sont
pas identifiés ? L’absence de preuve devient la
preuve d’une prétendue complaisance.
S’ils devaient l’être ? Leur
identité pourra être érigée
en symbole. La xénophobie n’attend pas les faits
pour conclure.
Cela impose de mener la bataille sur le terrain du sens, de la
connaissance et de l’engagement. Transformer un fait divers
en symptôme d’une "menace migratoire",
c’est faire d’un acte isolé la preuve
d’une prétendue responsabilité
collective. Cette lecture n’a rien à voir avec la
défense du patrimoine : elle l’instrumentalise. Un
acte de vandalisme n’a aucune raison
d’être mis en rapport avec l’origine, la
mixité ou
l’hétérogénéité
d’une population.
Le patrimoine n’est pas la propriété
d’une origine. Le présenter comme le territoire
réservé d’une population ou
d’une prétendue "culture d’origine" est
historiquement absurde et politiquement dangereux. Défendre
son caractère commun est un choix de
société : l’attachement à un
lieu ne se mesure ni au sang ni à la filiation, mais
à la responsabilité que chacun peut prendre
à son égard.
C’est le principe qui guide Communauté Historia et
le réseau Archeologia.be : défendre le patrimoine
sans opposer les personnes selon leur origine ou leur statut social.
Nous défendons les églises comme les sites
industriels, les habitats ruraux comme les immeubles urbains, les
châteaux comme les éléments plus
modestes du quotidien. Ce qui importe, c’est leur valeur
historique, architecturale, paysagère, sociale et
mémorielle.
Le patrimoine ressemble à une bibliothèque dont
les livres auraient été écrits,
traduits et annotés par des
générations successives. Notre rôle
n’est ni d’en réserver
l’accès à certains, ni d’en
effacer les passages qui dérangent, mais de permettre
à chacun de les comprendre et d'en discuter.
Nous ne pouvons pas tout conserver. C’est un fait. Le temps,
les usages, le climat et les choix de société
transforment les lieux. Il est donc essentiel de documenter l'essentiel
de ce qui a été et de distinguer les faits
établis, les hypothèses et les
interprétations. La recherche scientifique produit des
connaissances vérifiables, discutables et perfectibles. Dans
un débat public où les notions de science, de
fait et d’objectivité sont de plus en plus
contestées, cette exigence critique demeure indispensable.
Le patrimoine n’est pas davantage un héritage pur.
Les lieux profondément enracinés dans un
territoire résultent de transformations, de circulations, de
guerres et d’influences croisées : personnes,
techniques, matériaux et styles se sont continuellement
mêlés. Leur histoire ne donne donc à
personne un droit de propriété fondé
sur le sang ou l’ancienneté. On peut en devenir
dépositaire. Une personne arrivée
récemment sur un territoire peut respecter un lieu,
s’y attacher, contribuer à sa restauration et
participer à sa transmission. L’attachement au
patrimoine se construit ; il ne s’hérite pas par
le sang.
Cette réalité vaut aussi pour les
bâtiments. Les édifices anciens ont
traversé les siècles parce qu’ils ont
été entretenus, transformés,
détruits, agrandis ou réaffectés. Face
au changement climatique, à la
sobriété foncière et
énergétique, à
l’évolution des usages et aux contraintes
financières, nous défendons une adaptation
respectueuse plutôt que la tabula rasa ou la sanctuarisation
du passé.
Face au vandalisme dont nous sommes tous témoins, les
réponses doivent être concrètes. Nous
demandons que les responsables soient identifiés et
sanctionnés, que les dégradations soient
réparées et que la protection du site soit
renforcée. Les autorités communales entendent
notamment répondre à ce problème par
l’installation de caméras et par des mesures de
surveillance. Ces dispositifs peuvent contribuer à la
prévention et à la protection du patrimoine.
Le refus de la tabula rasa vaut également
lorsqu’elle est invoquée au nom de causes par
ailleurs légitimes. La contestation face à la
présence des statues de Léopold II ou
d’autres figures coloniales est compréhensible, et
la mémoire coloniale qu’elles portent ne saurait
être niée ou minimisée. Mais le
déboulonnement et l’effacement ne
résolvent pas nécessairement la question : ils
peuvent aussi la déplacer.
Le rôle d’une association patrimoniale
n’est pas de juger l’histoire à la place
du public, ni de la rendre inoffensive. Il est de la contextualiser.
Une statue coloniale, accompagnée de repères
historiques et d’un discours honnête sur les crimes
et les responsabilités, peut devenir un outil de
connaissance. Effacer une trace ne permet pas nécessairement
de mieux comprendre ce qu’elle représente.
La dégradation d’un monument et la contestation
politique d’une statue ne relèvent
évidemment ni des mêmes motivations ni des
mêmes responsabilités. Elles peuvent
néanmoins poser une question commune au patrimoine : que
faisons-nous des traces qui nous dérangent ? Dans les deux
cas, le risque existe de substituer à
l’explication et à la contextualisation un geste
d’effacement. Or, ce n’est pas en
effaçant les traces que l’on rend justice aux
victimes, mais en les nommant, en les expliquant et en permettant
à chacun de comprendre ce qu’elles
représentent. Il nous revient au contraire de rendre cette
complexité lisible.
Un monument dégradé doit être
réparé ; une population injustement
stigmatisée doit être défendue. Nous
refusons donc ces deux dérives : la tabula rasa et la haine.
Le patrimoine n’est pas un refuge identitaire.
C’est un bien commun, une mémoire vivante et une
ressource pour l’avenir.
Le patrimoine se défend par les faits, la connaissance et la
transmission, mais aussi par des principes que nous assumons : le refus
de la haine, de l’exclusion et des fantasmes identitaires.

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