Archeologia.be, L'Abécédaire de l'Archéologie
Recherche par mot-clé Contact
Accueil

Actualité / Revue de Presse

Agenda archéologique

Fouilles archéologiques

Offre d'emplois / CV

Ressources en ligne

Sites partenaires et amis

Archeologia.be sur Facebook


"Les descriptions homériques et leurs perceptions au siècle des Lumières"

Article de Lydie COQUIN et
mis en ligne en avril 2006

Rubriques associées :

"Contributions personnelles"

Ressources en ligne



Depuis l’Antiquité et tout particulièrement l’époque hellénistique, les poèmes homériques ont suscités maints commentaires, éditions et critiques de la part des lettrés qu’ils fussent philologues, philosophes, historiens ou géographes… La « description » étant l’une des fonctions poétiques les plus incontournables, les images suscitées par les Realia homériques ont donc au cours du temps séduit et fasciné un large public d’érudits – que ces Realia aient relevé du domaine des « objets » (quotidiens, religieux, guerriers…), de la mention de rituels (funéraires, religieux, politiques…) ou encore de celle de sites mythiques (Catalogue des Vaisseaux, Catalogue des Troyens, et autres mentions individuelles de cités plus ou moins prestigieuses…).

L’engouement pour les deux grandes œuvres épiques que sont l’Iliade et l’Odyssée s’est développé en Occident à partir de l’époque moderne. Nous pouvons en effet évoquer une sorte de « renaissance » ou de « redécouverte » de ces poèmes dès la fin du XVIe, mais essentiellement à partir des XVIIe et XVIIIe siècles. Dès cette époque commença à se développer un vif intérêt aussi bien pour Homère que pour son œuvre, et cela dans différents domaines (tels la littérature, les arts, la théologie, la morale, la philosophie, la poétique, la rhétorique, l'histoire, et la géographie). La poésie épique « redécouverte » devint alors en quelque sorte une mode –  l’œuvre homérique étant aussi inévitable pour les érudits modernes qu’elle l’avait été à ceux de l’Antiquité. Ce « renouveau » allait susciter divers débats autour des chants homériques, des discussions qui allaient alimenter la fameuse « Querelle des Modernes et des Anciens »[1], alors très active en Europe occidentale tant par son intensité (les écrivains les plus importants de l’époque y participèrent) que par sa longueur (1653-1716), et qui allait annoncer le mouvement moderne des Lumières.

Le XVIIIe siècle, ou « siècle des Lumières » fut en Europe une période de grand essor scientifique et d’épanouissement de la raison critique. Dans ce contexte, nous pouvons nous demander quelles furent les perceptions et les utilisations par ces hommes « nouveaux » des images du « père des poètes » dans les domaines relevant de l’histoire de l’art et de la « proto-archéologie ».

Les représentations de l’œuvre homérique au XVIIIe siècle

Jusqu’au début du XVIIIe siècle, la Grèce antique ne suscita guère de vif intérêt chez les savants occidentaux, même si dès la Renaissance, les humanistes avaient contribué à sa redécouverte, suivis dès le XVIIe siècle par quelques philologues, antiquaires ou voyageurs… En effet, l’art grec à proprement parler n’était alors pas encore investi d'une identité spécifique. Cependant, l’engouement philologique suscité par la Querelle que nous avons évoquée, et la « vulgarisation » si l’on peut dire des poèmes homériques, c'est-à-dire leur diffusion plus massive (Anne Dacier en France, Pope en Angleterre traduisent l’Iliade dans les langues européennes), ont eu pour conséquence de multiplier les illustrations – à partir des descriptions et des « tableaux » homériques et notamment ceux de l’Iliade – qui accompagnaient les différentes éditions de l’œuvre. Paradoxalement, ce fut donc alors que différentes études critiques des poèmes contestaient le génie du poète, que les artistes s'attachèrent à en faire une figure historique. Ainsi selon P. Stewart[2] : « L'Homère de Mme Dacier était abondamment illustré de vingt-quatre planches dans le style héroïque "classique" par Raymond Picart, datées de 1710 […]. L’Iliade de Houdart de la Motte est ornée de douze planches, la plupart d'après Roettiers mais aussi deux d'après Nattier […]. Enfin, la traduction de Charles Lebrun en 1773 comporte trois illustrations de Cochin, plus des estampes de Coypel »… La publication en 1757 par le comte de Caylus d'un livret intitulé Tableaux tirés de l'Iliade, de l'Odyssée d'Homère et de l’Enéide de Virgile, avec des observations générales sur le costume, tend à confirmer l'émergence d'une approche plus sérieuse de la peinture, préférant les scènes héroïques aux amours des dieux. Homère faisait parler le paysage ; les scènes épiques des artistes firent à leur tour parler l’œuvre homérique, et alors que l’art pictural en général était déprécié parce qu'il ne s'adressait qu'au regard, la peinture d'histoire épique des scènes empruntées à  l’Iliade et à l’Odyssée – et représentées consciencieusement suivant les dires du poète –, allait permettre la « revalorisation d'un genre inférieur »[3].

En ce qui concerne les peintres de l'Académie royale de Paris, nous pouvons mentionner la série de tableaux de Joseph Marie Vien sur le thème de la guerre de Troie (1775-1789), ou encore, le peintre Doyen dont la réputation était en partie due à des scènes issues de l'Iliade ou de la légende troyenne. Un portrait de celui-ci fut d’ailleurs peint par Vestier, « dans l'attitude conventionnelle des portraits d'académiciens, c'est-à-dire dans une mise en scène qui évoque à la fois la pose sociale et la pratique picturale. Sur le chevalet à droite est dressée une composition en cours d'exécution, sur le thème de Cybèle, mais deux autres éléments également attirent l'attention: un gros livre qui porte le titre, L'Iliade d’Homère, et une copie, en bronze ou en plâtre peint, du célèbre buste antique du poète »[4], ce qui atteste bien l’importance de ce dernier aux yeux des artistes.

Ainsi, à la veille de la Révolution française, peindre des scènes homériques était un signe de modernité au sein de l'Académie royale, un « témoignage clair de l'encouragement officiel accordé par l'administration de Louis XVI à cet intérêt des artistes pour les récits du poète grec »[5]. En dehors de Jacques Louis David, élève de Vien, qui composa plusieurs grandes scènes homériques (comme les Combats de Diomède en 1776, un Hector traîné par le char d’Achille et des Funérailles de Patrocle en 1778, ou encore Hector et Andromaque en 1783), nous pouvons encore évoquer quelques tableaux connus comme l’Ambassade d'Ulysse auprès d’Achille, tableau peint en 1782 par Giuseppe Cades ; La Consternation de Priam et de sa famille après le combat d’Achille et d'Hector d’Etienne Barthélemy Garnier de 1792 ; et enfin Les Ambassadeurs d’Agamemnon et des principaux de l’armée des Grecs, précédés des hérauts, arrivent dans la tente d’Achille pour le prier de combattre qui valut en 1801 à Ingres le prix de Rome.

Les artistes des Lumières de toute l’Europe se servirent donc des épopées homériques comme source d’inspiration. Ainsi hors de la France, nous pouvons mentionner les compositions de Gavin Hamilton, les gravures de Domenico Cunego, mais également les expositions britanniques de la Society of Artists, (où fut exposée la fameuse gravure de John Mortimer, Homère récitant ses vers aux Grecs – 1781), et de la Royal Academy. Notons que les représentations picturales du XVIIIe siècles s’inspiraient le plus souvent des œuvres littéraires du poète mais que, au cours de cette époque des Lumières, les attentions portées aux paysages grecs et aux vestiges de l’Antiquité allaient contribuer à donner une meilleure représentation des scènes homériques. Ainsi, L'Apothéose d’Homère d'après John Flaxman, fut inspirée par un célèbre bas-relief antique connu par la gravure.

Le XVIIIe siècle fut donc marqué par un renouveau de l’intérêt envers le monde homérique.

Winckelmann, Homère et l’histoire de l’art.

Le siècle des Lumières, vit se développer un courant artistique de portée internationale, le néo-classicisme. Petit à petit, l’histoire allait rattraper l’art pour engendrer « l’histoire de l’art ». Le lien entre l’art et les Lumières, entre une certaine philosophie et des images néo-classiques, tend à une conscience de l’historicité de l’art, une conscience liée à la notion de temps, dont l’un des précurseurs fut Johann Joachim Winckelmann (1717-1768). Ce dernier possédait une connaissance globale de la Querelle dont il avait fort bien saisi les paradoxes d’où cet axiome célèbre : « Les sources les plus pures de l'art sont ouvertes. Heureux celui qui les trouve et sait les goûter. Rechercher ces sources, c'est aller à Athènes »[6]. Ainsi selon A. Schnapp[7], il revint « au fils d’un obscur savetier de Stendhal en Prusse de renouveler complètement la sensibilité de l’occident aux œuvres gréco-romaines. L’Allemagne du milieu du XVIIIe siècle […] allait trouver en Winckelmann, un chantre inspiré de l’art antique qui lui expliquerait dans une prose allemande d’un genre nouveau la singularité indépassable de l’art grec ». En effet, il « ose établir une chronologie stylistique là où ses prédécesseurs se contentaient de commentaires iconographiques. Cependant, l’influence déterminante de Winckelmann ne procède pas seulement de son approche technique, elle s’explique aussi par son interprétation des œuvres de l’Antiquité qui va s’imposer comme l’insurpassable Bible du néo-classicisme ». Il est ainsi considéré comme le fondateur de l’histoire de l’art et de l’archéologie en tant que disciplines modernes et il est manifeste que grâce à ses écrits, ces deux domaines allaient connaître une diffusion européenne. Ses œuvres les plus importantes furent la Geschichte der Kunst des Altertums (1764) et les Anmerkungen (1767). Selon l’auteur, « pour comprendre la statuaire grecque, il faut connaître Homère. C’est dans un corpus poétique qu’il faut aller chercher la clé du monument […]. Ainsi dans l’analyse d’un bas-relief où il avait cru voir Alexandre absorbant un remède empoisonné, Homère l’a finalement "ramené à la vérité " : il s’agit, comme l’indique l’Iliade, de Nestor tendant une coupe de vin à Machaon blessé »[8].  En conséquence pour Winckelmann, « en sculpture, la copie romaine est à l’original grec ce que Virgile est à Homère […]. Homère est original, c’est à dire qu’il est inimitable »[9]. Donc à travers son œuvre, « les antiquités gréco-romaines sont devenues non plus seulement un objet de curiosité, un signe de distinction, voire un moyen d’enrichissement, mais aussi le conservatoire d’une esthétique qui considère la civilisation gréco-romaine comme indépassable »[10].

Les antiquaires et le monde homérique

Avant Winckelmann, la plupart des antiquaires connaissaient mieux la civilisation romaine que la grecque. Les fouilles de Herculanum (1738) puis de Pompéi (1748) allaient peu à peu susciter chez les hommes épris de pittoresque, le désir de se rendre en Grèce. Les vestiges antiques devinrent alors symbole du temps qui passe. Jusqu’à cette époque, les lettrés qui venaient confronter leurs savoirs philologiques aux réalités offertes par les sites, se limitaient à une recherche de surface. Ces « antiquaires » pour lesquels, seule comptait la beauté de l’objet sans souci du contexte archéologique dans lequel ce dernier avait été découvert, pillèrent une grande partie des richesses recelées par la Grèce – ce qui était alors « une réalité courante, habituelle, normale »[11] qui allait perdurer jusqu’au milieu du XIXe siècle. En effet, l’archéologie n’étant pas encore née, la fouille n’était alors conçue que comme une chasse au trésor faite pour enrichir des collections particulières ou celles des grands musées européens – c’est ainsi par exemple que débutèrent les collections de statues ou de moulages grecs dès les années 1630 en Grande-Bretagne, mais également celles du British Museum (1753), et des musées du Vatican (1792) et Napoléon (1801).

Cependant, si « les voyageurs du XVIIIe siècle, comme les antiquaires qui les ont précédés, sont des collectionneurs, […] ils font preuve d’une curiosité technique, d’une volonté d’imitation qui est nouvelle. Le voyage change de statut social et de dimension »[12]. Les antiquaires développent ainsi de plus en plus une conscience intrinsèque de l’objet, pour aboutir en quelque sorte à la construction d’une « science » par « une explication de leurs usages et de leurs fonctions »[13], ce qui n’empêche pas les ambassadeurs européens de mettre leurs moyens au service des collections, tels Choiseul-Gouffier[14] (1752-1817), ambassadeur de France à Constantinople, ou encore Lord Elgin (1766-1841)[15], ambassadeur de Grande Bretagne dans la même ville… « Tous ces personnages ont leur " antiquaire", leurs dessinateurs, leurs mouleurs, parfois leurs résidents permanents à Athènes comme le français Fauvel pour Choiseul, et l’italien Lusirei pour Elgin »[16].

Hormis ces faits, il existe alors une certaine tendance à identifier les « trouvailles » par rapport aux descriptions des auteurs antiques. Des identifications qui pouvaient parfois prendre un caractère burlesque comme en témoigne l’exemple de la découverte de la « tombe d’Homère » en 1771 lors de la guerre russo-turque, pendant laquelle un officier hollandais le comte Pasch baron van Krienen, au service du tsar, fit l’acquisition de différentes antiquités dont un sarcophage qu’il pensait être celui du poète. Il dut admettre qu’il s’était trompé dans son identification et ne désespérant pas, il retourna en Grèce et se lança sur l’île de Ios (où le poète serait décédé) à une véritable chasse au trésor. Au bout de quelques temps, il tomba sur trois sarcophages. « En ouvrant le dernier, il entrevit le squelette d’un homme assis qui tomba aussitôt en poussière. A ses pieds, étaient posés des instruments d’écriture et son siège en marbre portait une inscription obscure, dont Van Krienen donna l’interprétation désirée. La découverte fit grand bruit et les journaux de Paris, de Londres et de Berlin y consacrèrent plusieurs articles »[17]. Cette découverte fut démentie – même si en 1797, Rhigas, un jacobin grec mentionnait au sujet de l’île de Ios sur la carte de la Grèce qu’il était en train d’établir : « ici est morte la mère d’Homère ; ici, il fut lui aussi enterré. Le comte hollandais Van Krienen, trouva le tombeau en 1771 »[18] !

Le monde des antiquaires allait donc s’attacher à une meilleure compréhension du contenu descriptif notamment en matière géographique de l’œuvre homérique. Ainsi, d’après G. Tolias, les aventures de la géographie homérique au XVIIIe siècle allaient débuter avec Edmund Chischull (1671-1733), antiquaire et chanoine qui fut l’un des premiers érudits à avoir séjourné plusieurs années consécutives dans l’Orient grec.

Naissance de l’engouement pour la géographie homérique

Dans un article de Ch. Grell, il est admis que, au cours du XVIIIe siècle, les « connaissances géographiques d'Homère vont, au fil des polémiques, remonter dans l'échelle des savoirs pour finir par occuper l'une des premières places »[19]. Ainsi, de la même manière que les paysages homériques fascinèrent les érudits antiques, les modernes allaient à  leur tour être « subjugués » par les descriptions homériques : des mentions aussi bien de villes, de points remarquables, mais aussi de l’espace en général dans lequel évoluait la société homérique. Le monde d’Homère allait peu à peu devenir un concept. De ce fait, les savants allaient encore une fois s’opposer – le savoir d'Homère étant centre de débats. Devant la médisance de beaucoup envers le poète, ses partisans allaient utiliser un nouveau moyen pour prouver qu’Homère faisait œuvre d’historien : ce fut de démontrer que le même poète était également un géographe, ce qui dès le début du siècle des Lumières allait connaître un important succès.

 Les défenseurs du poète allaient donc mettre en valeur la précision de la géographie descriptive du poète (notamment par sa qualité de témoin, ses voyages et ses connaissances géographiques). Le thème d’Homère géographe allait donc être placé au cœur des problèmes homériques puisqu’il permettait d’insister sur l'exactitude du poète.

Mais, si au début du XVIIIe siècle, les références à la science géographique d’Homère sont encore timides (en 1711, par exemple, Anne Dacier, célèbre érudite, n’évoque la géographie homérique qu'à travers la mention des voyages d'Homère), ce ne fut plus le cas à la fin de ce même siècle lorsque Robert Wood consacra un chapitre entier de son Essai sur le Génie d’Homère (1767), à la géographie homérique.

Homère, une nouvelle fois était considéré comme un savant aux connaissances incontestables par de nombreux érudits qui n’hésitèrent pas à en faire naïvement, tels les grands auteurs de l’Antiquité, le premier des géographes (Strabon à l’appui) ou le premier des historiens sur le même plan qu’Hérodote (ce qui fut par exemple l’œuvre de Pope). Pope[20], sans être jamais allé en Grèce, créa même une carte de la Troade (sans toutefois avoir l'intention de la confronter avec le paysage réel) à partir du texte de l'Iliade pour montrer que les indications géographiques et topographiques contenues étaient parfaitement cohérentes et que le poète connaissait bien les régions qu’il décrivait. Ainsi, « le thème d'Homère historien et géographe eut rapidement une existence autonome et mouvementée du fait des rivalités nationales et des progrès de l'archéologie naissante. Il donna aussi lieu à l'élaboration d'une géographie homérique imaginaire dont les voyageurs et les savants, deux siècles durant, s'appliquèrent à démontrer le bien-fondé »[21]. De même un passage du deuxième chant de l’Iliade, le Catalogue des Vaisseaux allait peu à peu prendre de l’importance dans les recherches sur les précisions géographiques du poète et la valeur de son témoignage. Ainsi certains tels Pope affirmaient : « Il paroit certain qu'il voyagea [ ... ] On le voit dans le second livre de l'Iliade, par le detail qu'il y fait des Villes, des Montagnes, des Plaines & des Rivieres, il en décrit la situation, le cours, l'étendue, les limites & les proprietés, avec la dernière exactitude […] Ceux qui ont vû ces choses, n'ont pû s'imaginer qu'il les eût si bien représentées sur le rapport d'autrui; & ce qu'en raconte Strabon n'est, à dire le vrai, qu'un commentaire du Poëte »[22].

L’engouement envers les lieux homériques, était réel ; la géographie d’Homère allait peu à peu séduire les érudits et les aventuriers.

La redécouverte des « lieux homériques » : les voyages sur les pas d’Homère

En parallèle avec la mode de l’aventure et de la chasse au trésor, de nombreux voyageurs ou érudits passionnés d’Homère allaient tenter de retrouver les sites homériques puisque la géographie de la Troade et des lieux mythiques des grandes épopées fascinait. Tous ces voyageurs du XVIIIe siècle sont des nobles (alors qu’au XIXe  siècle ce seront plutôt de grands bourgeois fortunés), des amoureux de l’Antiquité et des antiquités, et surtout des bons connaisseurs des auteurs grecs.

« Dans les années 1750, il existe en Troade un " itinéraire homérique" élaboré par les voyageurs. La plupart des éléments du décor – au sens théâtral du terme – sont présents et les voyageurs font évoluer les héros homériques dans ce cadre »[23]. Ces aventuriers sillonnèrent le « monde homérique » à cheval et firent ainsi renaître la nostalgie d’un passé héroïque. Ainsi, « les recherches sur le terrain, le nouveau regard sur le paysage sont encore stimulés par les études concernant la topographie homérique, études qui s’inscrivent dans un état d’esprit général : on veut localiser, identifier les sites antiques associés aux légendes. […] Les voyageurs et topographes tracent des itinéraires homériques et se lancent à la recherche des cités homériques »[24]. Les hommes de lettre venaient comparer leurs savoirs philologiques à la réalité du terrain : « Homère en premier lieu, mais aussi Strabon et Pausanias ont servi de guides aux premiers chercheurs, à ces pionniers de l’archéologie qui rêvaient uniquement de découvrir les cités mythiques et les palais chantés par le poète »[25]. Ainsi, au fur et à mesure des visites et des découvertes, les observateurs, les épopées homériques en tête, ont senti le besoin de définir la part du réel et celle du fictif qu’elles contenaient.

Les cités légendaires, telles Troie, Ithaque, Mycènes ou encore Pylos ont en effet exercé une fascination chez les lecteurs du poète et ont donc engendré une réelle mobilisation de la part des chercheurs provenant de différents pays, en excitant leur imagination et leur curiosité jusqu’à faire naître des controverses autour de leur existence réelle et donc de leur localisation. Ainsi « l'histoire de la quête de Troie est surtout liée à la redécouverte de l'Antiquité au cours du XVIIIe siècle. C'est pendant ce siècle que l'Antiquité devient progressivement un véritable sujet d'étude »[26]. Citons comme exemple, le comte de Caylus, dont nous avons évoqué les Tableaux qui se rendit en Troade en 1716-1717, et rechercha Ilion à l'intérieur des terres, mais sans résultat. Il allait tout de même reconnaître que les vestiges de Novum Ilium étaient romains et donc postérieurs à Homère, ce qui constituait déjà une avancée. La topographie ancienne de la Troade occupa, pendant plus d'un demi-siècle, l'attention des savants désireux de localiser la Troie homérique et qui s’attachèrent donc à mettre en relation les sources littéraires avec des espaces précis et des vestiges, ainsi qu’à confronter leurs représentations mentales du monde homérique (à la suite de la lecture des sources) à la réalité.

Ainsi, à côté des artistes, et des simples voyageurs apparaissent au siècle des Lumières des topographes, et des chercheurs orientant leurs investigations vers l'identification et la localisation des sites mythiques, à partir de la lecture des descriptions antiques et des vestiges qu’ils découvrent ; cette approche réaliste du terrain, par une attention portée au cadre historique, allait peu à peu donner naissance à l’archéologie en tant que discipline. En effet les « proto-archéologues » des Lumières pour atteindre leur objectif, explorent les sites antiques afin de reconstituer la vie quotidienne, l'environnement social et les conditions économiques des sociétés auxquelles ils s’intéressent.

En outre, « à compter du milieu du XVIIIe siècle, le voyage archéologique en Italie et bientôt en Grèce et en Turquie devient un mode de distinction sociale et de reconnaissance culturelle : philologie, esthétique, voyages inscrivent la tradition des antiquaires dans la modernité »[27]. Différentes sociétés organisèrent et financèrent ainsi des expéditions et la publication de leurs résultats, telle la Société des Dilettanti, un club d'aristocrates érudits comprenant des écrivains, des artistes, et des antiquaires, fondé en 1733 à Londres, dans le but d’encourager l’art grec et les voyages archéologiques. Cette dernière envoya des érudits tels Richard Chandler (1738-1810) et Robert Wood, explorer les monuments de l'Asie Mineure et de la Grèce.  Le voyage de ce dernier donna lieu aux prestigieuses publications des ruines de Palmyre (1753) et de Baalbek (1757). Robert Wood fut en effet le premier érudit de l’Europe occidentale à prendre la route de la Troade, vers 1750, pour prouver la véracité de la poésie homérique. A son retour, il publia A comparative View of the Ancient and Present State of the Troade. To which is prefixed an Essay on the Original Genius of Homer, dans lequel on peut lire : « l’Iliade a des charmes nouveaux sur les rives du Scamandre ».  Pour Wood, le génie d’Homère était dû aux lieux où le poète avait chanté. L’identité du paysage était donc liée à l’identité d’Homère. Contestant la carte de Pope, il leva une nouvelle carte en fonction de l’Iliade puis se mit à comparer les mœurs du Proche-Orient à ceux des poèmes homériques. D’après Ch. Grell, pour Wood, les descriptions homériques « sont intéressantes & fondées sur l'autorité la plus incontestable, car celui qui de son temps obtint le nom de peintre fidèle de la nature & des hommes, est devenu avec raison, l'historien de la postérité »[28]. Un autre voyageur, Jean-Baptiste Le Chevalier qui fut appelé au Levant par l’ambassadeur Choiseul-Gouffier, allait à son tour réutiliser la carte de Pope. Il avait pour mission de découvrir le site mythique de Troie et souhaitait à son tour élaborer une carte topographique de la Troade homérique. Le Chevalier avait en Homère une totale confiance. Il parcourut ainsi la contrée en lisant et relisant l'Iliade, et en recherchant dans les vers d'Homère la clef des sites mythiques comme allait le faire quelques années plus tard H. Schliemann[29] .  Nous pouvons encore mentionner un voyageur hollandais, Thomas Hope (1769-1831), qui décida alors qu’il n’était âgé que de dix-huit ans, de se rendre en Grèce. Il y voyagea de 1785 à 1787 et exécuta de nombreux dessins, aquarelles, et sépias. On lui doit la plus ancienne représentation de la tombe dite de Clytemnestre, qu'il appela à tort « l’entrée du Trésor d'Atrée ».

Au XVIIIe siècle, la redécouverte de la Grèce et de l’Asie Mineure antique comme la multiplication des voyages vers ces destinations était donc le but de tous les érudits passionnés des épopées homériques. 

Conclusion : aux prémices de l’archéologie

Au tout début du XIXe siècle, des savants tel Sir Gell (1777-1836), diplômé de l'Université de Cambridge et à la fois archéologue, topographe, cartographe, allaient encore faire évoluer ces voyages dans des domaines plus scientifiques. Ce dernier publia ainsi le résultat de ses différents voyages en Grèce et en Troade (A Classical and Topographical Tour through Greece during the years) accompagné d'un grand nombre de dessins, d’aquarelles et de gravures ; sa publication allait vite devenir, au XIXe siècle, avec celles de Dodwell et de Leake les références fondamentales sur la littérature de voyage en Grèce.

Même si les différentes approches de la géographie homérique (Chishull, Wood, Le Chevalier), au XVIIIe siècle furent surtout textuelles, l’engouement pour les sites disparus allait s’amplifier au XIXe siècle, avec les progrès des critiques historiques mais aussi et surtout avec la constitution de l’archéologie comme science. En effet, l’intérêt intrinsèque pour les objets et monuments, pour les paysages en tant que cadre historique, et pour les prospections de surfaces commence alors à se développer. Donc « non seulement les collections d’antiques ont fleuri mais elles sont devenues – ou sont en train de devenir –, à la fin du XVIIIe siècle, des musées ouverts au public. L’observation du terrain a fait d’énormes progrès et les esprits les plus attentifs savent désormais scruter le sol pour y observer des variations qui annoncent les techniques stratigraphiques modernes. […] Les antiquaires disposent de moyens de datation et d’interprétation décisifs pour tout ce qui concerne les sociétés à tradition écrite »[30].

 Les découvertes des « trésors » lors des XVIIIe et XIXe siècles, apportèrent à leurs « découvreurs » la certitude et la satisfaction qu’Homère représentait dans ses poèmes, un monde qui avait existé puisque l’archéologie tendait à établir une liaison entre la réalité et les poèmes homériques en démontrant que l’œuvre du grand poète s’appuyait au moins partiellement sur des réalités en nommant et décrivant aussi bien des lieux que certains objets.

Et en effet, à l’époque comme le soulignait Cl. Mossé :

« On ne pouvait […] manquer d’être frappé par la coïncidence entre les cités nommées dans les poèmes et les lieux où l’on avait pu repérer des sites et des restes de palais aux proportions souvent considérables »[31].

Bibliographie :

Ph. BORDES, « La référence à Homère dans l’art français au XVIIIe siècle », in Fr. LÉTOUBLON (dir.), Homère en France après la querelle, 1715-1900, Amsterdam, 1999, p. 347-358.  

H-G. BUCHHOLZ, „Homer und die archäologische Forschung“, in J. LATACZ, Zweihundert Jahre Homer-Forschung, Stuttgart und Leipzig, 1991, p.11-102.

E. DÉCULTOT, Johann Joachim Winckelmann. Enquête sur la genèse de l’histoire de l’art, Paris, 2000.

C. GRELL, « Homère, géographe au XVIIIe siècle », in Fr. LÉTOUBLON (dir.), Homère en France après la querelle, 1715-1900, Amsterdam, 1999,  p. 255-264.

J. LATACZ, Zweihundert Jahre Homer-Forschung, Stuttgart und Leipzig, 1991.

E. LAVEZZI, « Homère en peinture. A propos des Tableaux tirés de L’Iliade de Caylus », in Fr. LÉTOUBLON (dir.), Homère en France après la querelle, 1715-1900, Amsterdam, 1999,  p. 265-276.

O. POLYCHRONOPOULOU, Les archéologues dans les pas d’Homère – la naissance de la protohistoire égéenne, Noêsis, 1999.

A. SCHNAPP, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie, Paris, 1998.

Ph. STEWART, « Représenter Homère au XVIIIe siècle », in Fr. LÉTOUBLON (dir.), Homère en France après la querelle, 1715-1900, Amsterdam, 1999, p. 277-288.

G. TOLIAS, « A la recherche d’Homère. Les aventures de la géographie homérique au XVIIIe siècle », in Fr. LÉTOUBLON (dir.), Homère en France après la querelle, 1715-1900, Amsterdam, 1999, p. 153-163.
 

[1] Elle consista en l’opposition entre tradition et modernité, c’est-à-dire entre l’imitation simple et l’innovation des œuvres littéraires et se déroula en plusieurs temps. Le dernier (1713-1716) concerna une polémique autour d'Homère. En 1713, Houdar de La Motte tirait de la traduction en prose que Mme Dacier avait donnée de l’Iliade (1699) une adaptation en vers dans laquelle, supprimant les longueurs et les passages ennuyeux ou vieillis, il amputait le poème de moitié. Mme Dacier protesta contre ce sacrilège dans un volume sur les Causes de la corruption du goût. Mais ce fut Fénelon qui apaisa les esprits, dans sa Lettre à l’Académie française (1714-1716), en faisant des Anciens un éloge chaleureux mais nuancé, et en invitant les Modernes à les dépasser.

[2]  Ph. Stewart, p.277.

[3] E. Lavezzi, p.275.

[4] Ph. Bordes, p.349.

[5] Ph. Bordes, p.349.

[6] E. Décultot, p.121.

[7] Cf. A. Schnapp, p.313-321.

[8] E. Décultot, p.236.

[9] E. Décultot, p.109.

[10] A. Schnapp, p.372.

[11]  O. Polychronopoulou, p. 235.

[12] A. Schnapp, p.316.

[13] A. Schnapp, p.218.

[14] Il publia à partir de 1782, son célèbre Voyage pittoresque de la Grèce, dans la Troade, des îles de l’Archipel et sur les côtes de l’Asie Mineure, 1782, 1809, 1822, à travers lequel il révéla à ses contemporains des paysages et des monuments inconnus jusqu’alors.

[15] Il contribua au pillage des marbres du Parthénon dès 1801.

[16] A. Schnapp, p.316.

[17]  G. Tolias, p.159.

[18] G. Tolias, p.159.

[19]  Ch. Grell, 1999, p.255.

[20]  A. Pope (1688-1744), fut un grand poète classique anglais, dont la plus grande œuvre fut une traduction de L’Iliade et de L’Odyssée.

[21]  Ch. Grell, 1999, p.264.

[22]  Pope, Éloge historique (trad. de KEATING, p. 115-116), in Ch. Grell, 1999, p.258.

[23]  O. Polychronopoulou, p.250.

[24]  O. Polychronopoulou, p.41.

[25]  O. Polychronopoulou, p.15.

[26]  O. Polychronopoulou, p.43.

[27] A. Schnapp, p.314.

[28] Ch. Grell, p.256.

[29] Le cliché de Schliemann parcourant la Grèce l’Iliade à la main, avant de fouiller à partir de 1870, « Troie » (Hisarlik), puis de se rendre dans le Péloponnèse « découvrir » Mycènes et Tirynthe, et d’explorer dans le voisinage d’autres lieux tel Asiné, est bien connu.

[30] A. Schnapp, p.322.

[31] Cf. Cl. Mossé, La Grèce archaïque d’Homère à Eschyle, 1985, p.20.

Archeologia.be
Tous droits réservés
2005-2012