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Archeologia.be - L'Abécédaire de l'Archéologie
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Sébastien Perrot-Minnot, "Les premiers américains" (Archeologia.be, 10 juillet 2013)

L'auteur de cet article - Sébastien Perrot-Minnot - est Docteur en archéologie de l’Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), Chercheur associé à l’UMR 8096 - Archéologie des Amériques (Université de Paris 1 / Centre National de la Recherche Scientifique) et au Centre d’Etudes Mexicaines et Centraméricaines (CEMCA, Ministère français des Affaires Etrangères)

Pour le contacter : perrotminnot at yahoo.fr

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Des témoignages du Pléistocène Supérieur

  Folsom, au Nouveau-Mexique, le 29 août 1927. Dans un contexte stratigraphique fiable, l’archéologue Jesse Figgins met au jour une pointe de projectile en obsidienne, nichée entre deux côtes d’une espèce disparue de bison. La découverte est historique : elle démontre, après des décennies de controverses violentes, que l’homme vivait déjà en Amérique à « l’Âge de Glace », c’est-à-dire, pendant la glaciation du Wisconsin.

  Celle-ci affecta l’Amérique du Nord entre 80 000 et 11 000 années environ avant le présent, au Pléistocène Supérieur. Elle revêtit le nord des Etats-Unis et le Canada actuels d’immenses calottes de glace, qui atteignirent leur extension maximale il y a quelque 21 000 ans, au « Dernier Maximum Glaciaire » ; toutefois, la majeure partie de l’Alaska fut épargnée par l’emprise de ces inlandsis - un détail important pour comprendre la venue de l’homme en Amérique. Durant de la glaciation du Wisconsin, sur l’ensemble du continent américain, les températures étaient beaucoup plus basses qu’elles ne le sont aujourd’hui, mais les précipitations étaient aussi plus réduites dans certaines régions, et plus abondantes dans d’autres, alors que les concentrations de CO² dans l’atmosphère étaient globalement plus faibles (limitant le développement de la végétation).

  Parmi la faune qui vivait alors sur le continent américain, on compte des genres et espèces de grands mammifères, aujourd’hui disparus. Cette mégafaune comprenait, entre autres, des mammouths, des mastodontes, des tatous et paresseux géants, des équidés, des ours, des loups, des smilodons (les fameux « tigres aux dents de sabre ») et des bisons. Paul Martin et quelques autres chercheurs ont attribué à l’homme un rôle critique dans l’extinction de la mégafaune ; leur point de vue est cependant loin d’être démontré. A dire vrai, la responsabilité des changements climatiques dans cette extinction semble plus évidente.

  Depuis 1927, de nombreux travaux ont été consacrés aux premières entreprises de colonisation humaines du Nouveau Monde, à la fin du Pléistocène et au tout début de l’Holocène (l’époque géologique à laquelle nous vivons encore aujourd’hui). Mais l’archéologie paléoindienne, qui se rapporte à cette période, demeure un terrain de recherche extrêmement difficile. A ce sujet, il convient de signaler les problèmes suivants :

1. Les vestiges paléoindiens sont beaucoup plus rares, plus discrets et moins bien préservés que ceux des périodes postérieures. Il faut dire qu’au fil des millénaires, ils ont été particulièrement affectés par les forces de destruction de la nature, y compris les processus géologiques. D’ailleurs, une grande partie de ces vestiges a dû être engloutie : depuis le Dernier Maximum Glaciaire, le niveau général des mers du globe est monté de quelque 120 mètres.

2. Les bouleversements ayant altéré la géographie physique des Amériques depuis la fin du Pléistocène compliquent considérablement l’étude de la relation des sites à leur environnement naturel d’origine.

3. Les artefacts paléoindiens sont, dans l’ensemble, moins diagnostiques que ceux des périodes plus récentes, rendant plus difficiles la caractérisation des entités culturelles, et parfois, l’identification même d’une composante paléoindienne sur un site (lorsque les contextes ne sont pas datés, ou ont subi des perturbations).

4. Dans certains cas, les chercheurs en sont réduits à essayer de reconnaître l’action de l’homme sur la base de simples traces : de supposées marques d’outils sur des os, des empreintes de pas, de doigts... L’exercice est hautement risqué et donne presque toujours lieu à des débats animés n’aboutissant à aucun consensus.

5. La nature peut produire sur la matière des effets similaires à ceux qui pourraient résulter de l’action de l’homme paléoindien.

6. Les restes biologiques paléoindiens sont rares, et parfois, leur minéralisation rend la datation au Carbone 14 (14C) impossible.

7. Plus on s’enfonce dans le passé, plus il est difficile d’apporter des preuves irréfutables de l’âge d’un site. L’idéal est de pouvoir obtenir, dans un même contexte stratigraphique bien préservé : a) des artefacts diagnostiques ; b) des restes humains et/ou animaux ; c) des datations absolues issues de différentes méthodes : 14C, thermoluminescence, dendrochronologie, etc. Mais cet idéal est rarement atteint. En outre, il faut être conscient de ce que la calibration des datations au radiocarbone n’est possible que jusqu’à environ 12 450 années avant le présent (en terme de datation au radiocarbone calibrée / corrigée, ou « cal BP ») ; toutefois, une correction relativement fiable peut être apportée jusqu’à environ 13 000 cal BP.

8. Les limites de l’archéologie ont incité des spécialistes d’autres disciplines –principalement la génétique, la linguistique, l’odontologie et l’ostéologie- à prendre une part active dans les débats sur le peuplement des Amériques. La recherche s’en trouve bien entendu enrichie, mais d’un autre côté, les approches des différentes disciplines arrivent à des résultats qui ne concordent pas toujours. Dans le domaine de la chronologie, en tout cas, ce sont les vestiges archéologiques qui fournissent les données plus sûres et les plus précises.





Localisation de sites archéologiques mentionnés dans cet article.

Fond de carte : http://www.d-maps.com/



Le cadre chronologique et culturel

  Aujourd’hui, les traces d’activité humaine les plus anciennes du continent, parmi celles qui sont acceptées sans trop de réserves dans les milieux scientifiques, ont entre 15 000 et 16 000 ans d’âge. Cependant, des datations plus anciennes ont été proposées pour divers sites d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud, suscitant des débats houleux. Parmi les propositions les plus audacieuses, il faut mentionner celles d’Albert Goodyear et de Niède Guidon, qui prétendent avoir mis au jour des artefacts vieux de 50 000 ans, sur les sites de Topper (Caroline du Sud, Etats-Unis) et de Pedra Furada (Piaui, Brésil), respectivement.

  Une chose est claire : plus on se rapproche du Dernier Maximum Glaciaire, moins l’arrivée de l’homme en Amérique paraît vraisemblable. L’inlandsis de la Cordillère engloba les côtes nord-ouest de l’Amérique jusqu’à il y a environ 17 000 ans, constituant un formidable obstacle à une avancée humaine au-delà de l’Alaska. D’autre part, la plupart des études de génétique moléculaire suggère que la colonisation initiale des Amériques se serait opérée il y a moins de 22 000 ans. Enfin, il faut bien admettre que l’idée d’une présence humaine en Amérique il y a plus de 40 000 ans, c’est-à-dire avant les occupations les plus anciennes connues actuellement en Sibérie, est difficilement concevable.

  Car les premiers Américains vinrent, selon toute probabilité, de Sibérie, à la faveur du « pont terrestre de la Béringie », un isthme qui relia l’Asie à l’Amérique jusqu’à environ 11 600 cal BP. L’origine sibérienne des populations paléoindienne est appuyée par des données archéologiques, linguistiques et biologiques. Sur le plan archéologique, on relève des similitudes entre les complexes de l’Amérique paléoindienne et de la Sibérie du Paléolithique Supérieur, concernant par exemple les pointes et bifaces, les lames, les grattoirs et racloirs, des outils fabriqués sur des éclats, ainsi que divers objets en os et en ivoire. Naturellement, les similitudes sont plus nombreuses et plus spécifiques dans les régions du Pacifique Nord. Le site d’Upward Sun River, dans la partie centrale de l’Alaska, a même révélé une sépulture d’enfant de 13 200 ans qui offrent des comparaisons intéressantes avec un contexte funéraire paléolithique d’Ushki, dans la péninsule du Kamtchatka.


Paysage de l’Alaska, vu depuis le site archéologique de Beluga Point (Anchorage).

Paysage de l’Alaska, vu depuis le site archéologique de Beluga Point (Anchorage).
Photo : Sébastien Perrot-Minnot.


  Certains auteurs soutiennent néanmoins l’idée d’un peuplement de l’Amérique par des groupes qui seraient venus de l’Europe paléolithique, en longeant la banquise qui fermait alors l’Atlantique au nord, et en apportant en Amérique des éléments de la culture solutréenne, qui se développa en France, en Espagne et au Portugal, entre 22 000 et 17 000 avant le présent. Cette vision des choses est notamment défendue par Dennis Stanford  et Bruce Bradley, qui lui ont récemment consacré un livre : Across Atlantic Ice: The Origin of America’s Clovis Culture (University of California Press, Berkeley, 2013) ; elle suscite des débats extrêmement vifs, qui dépassent le strict cadre scientifique. Evidemment, « l’hypothèse solutréenne » doit être examinée avec attention et sans préjugés. Mais force est de constater qu’elle repose sur des bases fragiles : en dehors des incertitudes qui entourent la date de la venue de l’homme en Amérique, et la possibilité d’un voyage transatlantique en plein Âge de Glace, on constate que des aspects essentiels de la culture solutréenne restent désespérément absents du registre archéologique paléoindien. En outre, l’hypothèse solutréenne n’est pas corroborée par des études linguistiques ou biologiques.

  Notre connaissance des sociétés paléoindiennes devient un peu plus claire à partir du XVIème millénaire avant le présent, grâce à une poignée de sites, dont la chronologie a été solidement établie. L’un de ces sites est celui de de Debra L. Friedkin, au Texas ; une équipe dirigée par Michael Waters y découvrit un matériel daté entre 13 200 et 15 500 cal BP, et formant un complexe nommé « Buttermilk Creek ». En Amérique du Sud, les recherches menées par Tom Dillehay à Monte Verde, au Chili, mirent en évidence une occupation de 14 600 ans d’âge. D’autres sites sud-américains possèderaient des niveaux anthropiques plus anciens que ceux de Monte Verde, mais leur chronologie demeure incertaine, quand elle n’est pas franchement controversée. En Alaska, la « porte d’entrée » de l’Amérique, les plus anciens niveaux d’occupation actuellement connus ne remontent « qu’à » 14 000 avant le présent ; ils ont été fouillés sur le site de Swan Point. Dans un article publié en 2008, Ted Goebel, Michael Waters et Dennis O’Rourke relèvent de claires analogies entre l’industrie lithique de Swan Point, et celle de plusieurs sites paléolithiques de Sibérie centrale.

  Les siècles qui suivent voient l’émergence d’entités culturelles régionales ou continentales, qui se distinguent notamment par leur industrie lithique. Dans la région centrale de l’Alaska, le complexe Nenana est daté d’entre 13 800 et 13 000 cal BP. Il pourrait, de même que le complexe de Buttermilk Creek, avoir contribué à la formation de la culture la plus fameuse de l’Amérique paléoindienne : celle de Clovis. Identifiée dans les années 1930, sur le gisement de Blackwater Draw, au Nouveau-Mexique, la culture de Clovis a été reconnue par la suite sur un grand nombre de sites, du sud du Canada au nord du Venezuela. Sa pointe de projectile, de forme lancéolée et cannelée, est devenue un objet emblématique de l’Amérique paléoindienne. On estime que cette tradition se serait développée entre 13 300 et 12 800 cal BP. Pendant longtemps, la majeure partie des archéologues travaillant sur la période paléoindienne a vu dans l’horizon Clovis le plus ancien du continent ; mais le concept du « Clovis First » a succombé, dans les années 1990, à la confirmation de la haute antiquité du site de Monte Verde.


Pointe de type Clovis découverte dans les hautes terres du Guatemala.

Pointe de type Clovis découverte dans les hautes terres du Guatemala.
Photo : Sébastien Perrot-Minnot.


  Sur plusieurs sites d’Amérique du Nord, les niveaux Clovis sont recouverts par ceux de la culture Folsom, celle-là même à laquelle appartient la pointe découverte par Jesse Figgins en août 1927. La culture Folsom fleurit du sud du Canada au nord du Mexique -principalement dans les régions des Grandes Plaines et des Montagnes Rocheuses- entre 12 800 et 12 000 cal BP. Une plus grande diversité culturelle se manifestera ensuite en Amérique du Nord, s’accentuant encore pendant la période archaïque, qui commence au VIIIème millénaire avant J.-C.

  Les sociétés sud-américaines, pour leur part, suivront une voie différente, dans le sens où elles ne constituèrent jamais de cultures aussi étendues que celle de Clovis. D’une façon générale, les traditions paléoindiennes de l’Amérique du Sud, définies essentiellement par des types de pointes de projectile, sont plus variées, plus morcelées et plus changeantes que celles de l’Amérique du Nord. Toutefois, les pointes du type « Queue de Poisson » se retrouvent de la Patagonie à l’Etat mexicain du Chiapas ; la chronologie de ce corpus concorde en partie avec celle de la culture Clovis. Mais précisons que si plusieurs auteurs voient dans lesdites pointes des marqueurs d’une même tradition, d’autres en doutent, en raison de la grande diversité de ces objets et de leurs contextes.



Pointes de type Queue de Poisson mises au jour dans la Cueva (grotte) Fell, en Patagonie chilienne.

Pointes de type Queue de Poisson mises au jour dans la Cueva (grotte) Fell, en Patagonie chilienne.
Photo: Junius B. Bird: Travels and Archaeology in South Chile. University of Iowa Press. Iowa City, 1988.



  Après avoir évoqué la complexité culturelle du monde paléoindien, nous allons essayer d’en dégager les grandes caractéristiques archéologiques et « palethnologiques », pour reprendre un terme créé par André Leroi-Gourhan.

 
Les vestiges archéologiques
 
  On compte aujourd’hui des milliers de sites paléoindiens, de l’Alaska à la Terre de Feu. Les objets qu’ils ont livrés sont majoritairement en pierre, mais aussi en os, en ivoire, et dans une bien moindre mesure, en bois. Les pièces les plus fameuses de ce patrimoine sont, sans nul doute, les pointes de projectile, admirablement taillées ; celles-ci ont dû avoir, en réalité, différents usages pratiques, ainsi que des fonctions symboliques et rituelles. Le mobilier paléoindien comprend aussi, parmi d’autres artefacts, des lames, des couteaux, des grattoirs, des racloirs, des burins, des éclats retouchés, des choppers, des bolas (en Amérique du Sud) ainsi que des objets en pierre, en os et en ivoire portant d’intrigantes gravures (sur le seul site de Gault, au Texas, ont été découvertes des dizaines de pierres couvertes de motifs géométriques, dans des contextes de la culture Clovis).



Pierre gravée de Gault, dont les motifs pourraient représenter des plantes.

Pierre gravée de Gault, dont les motifs pourraient représenter des plantes.
Photo : The Gault School of Archaeological Research.


 
  La plupart des « sites » paléoindiens sont, en fait, des lieux de trouvailles isolées. On connaît aussi de nombreux campements, souvent localisés près de cours d’eau et d’affleurements de roches ou de minéraux au grain fin, exploitables pour la fabrication d’outils. Ces établissements ont révélé aux archéologues des traces de structures résidentielles, des foyers, des outils utilisés pour la chasse, la préparation de la nourriture et le travail de la pierre, des peaux et du bois, des débris lithiques ainsi que des restes d’aliments et de combustibles. Les campements sont parfois situés près de lieux de mises à mort et d’équarrissage de grands animaux du Pléistocène, en particulier des mammouths, des mastodontes et des bisons ; ces « kill sites » sont beaucoup plus nombreux en Amérique du Nord, que dans le sud du continent.


Abri rocheux de Santa Marta, au Chiapas (Mexique). Une occupation remontant à quelque 12 600 ans y fut mise en évidence.

Abri rocheux de Santa Marta, au Chiapas (Mexique). Une occupation remontant à quelque 12 600 ans y fut mise en évidence.
Photo : Sébastien Perrot-Minnot.


  Pour ce qui est des caches d’outils ébauchés ou terminés, découvertes en Amérique du Nord (et liées, dans leur grande majorité, à la culture Clovis), elles semblent avoir rempli différentes fonctions. D’après David Kilby, qui leur consacra une thèse en 2008 (à l’Université du Nouveau-Mexique), elles ont pu servir de réserves de matériel, de lieux de stockage d’outils qui n’étaient pas utilisés tout au long de l’année, de dépôts pour les excédents de matériel, ou d’espaces rituels ; c’est à cette dernière catégorie qu’appartient la cache d’Anzick (Montana), qui contenait les restes d’un enfant et des dizaines d’artefacts, couverts d’ocre rouge.

  La cache d’Anzick représente l’un des rares contextes funéraires paléoindiens connus à ce jour. Les offrandes déposées dans les sépultures peuvent être d’une étonnante richesse, comme en témoigne une fosse funéraire de l’abri rocheux de Horn, au Texas : les restes de deux individus, inhumés il y a environ 11 000 ans, y étaient accompagnés de carapaces de tortues, de perles de coquillages, de serres d’oiseaux, de bois de cerfs, de canines de coyote perforées, d’outils en pierre et en os, de dalles en grès et d’ocre rouge.

  Les quelques manifestations graphiques rupestres qui ont été attribuées à la période paléoindienne relèvent aussi, probablement, du domaine rituel. Elles incluent la figure anthropomorphe gravée de Lapa do Santo, au Brésil, des scènes peintes du nord-est du Brésil, les mains peintes de la Cueva de las Manos, en Argentine, les gravures linéaires de la Cueva Epullan Grande, en Argentine, (s’il est avéré qu’elles sont bien anthropiques), et peut-être, des pétroglyphes de l’Ouest américain qui représentent des mammouths ou des mastodontes (sous réserve de la confirmation de leur âge).

Pétroglyphe de Lapa do Santo, au Brésil.

Pétroglyphe de Lapa do Santo, au Brésil. Le motif a été gravé  entre 12 000 et 10 500 cal BP.
Photo : Walter A. Neves, Astolfo G. M. Araujo, Danilo V. Bernardo, Renato Kipnis et James K. Feathers:
“Rock art at the Pleistocene/Holocene boundary in eastern South America”. In: PLoS One, 7 (2): e32228. doi:10.1371/journal.pone.0032228. 2012.



La vie des sociétés paléoindiennes

  Les vestiges paléoindiens mettent en lumière des aspects essentiels de la vie des sociétés qui les ont produits. Ils nous indiquent, déjà, que les premiers Américains étaient extrêmement mobiles. D’après les datations absolues disponibles, l’Homo Sapiens (c’est-à-dire, l’homme moderne) aurait parcouru le Nouveau Monde du nord au sud en moins de 1 500 ans, alors qu’il aurait mis plus de 20 000 ans à traverser la Sibérie… Traditionnellement, cette extraordinaire expansion a été expliquée par la chasse au gros gibier. En réalité, comme l’écrit David Meltzer, elle devait être surtout motivée par la soif d’exploration de terres pleines de promesses. Et elle a indéniablement été facilitée par la navigation, dont la pratique est attestée par l’existence d’établissements insulaires (comme ceux de Santa Rosa et San Miguel, dans les Channel Islands, en Californie) et par ce que nous savons de l’exploitation des ressources marines.

  Cependant, le nomadisme des populations paléoindiennes a connu des variations importantes, sous l’influence de l’organisation sociale, du mode de subsistance, de la démographie, de la constitution progressive de territoires, ou du développement des rivalités entre les groupes. Ainsi, certains campements (comme celui de Gault, qui s’étend sur au moins 3 hectares) ont manifestement connu des séjours prolongés.





Chasseurs paléoindiens à l’affût d’un troupeau de bisons.
Dessin : University of Nebraska State Museum.



  Dans leur colonisation du Nouveau Monde, les hommes du Pléistocène ont également fait preuve d’un sens aigu de l’orientation, qui leur a permis, par exemple, de retrouver des campements, des carrières et des caches disséminés sur de vastes étendues. Ils ont en outre acquis une profonde connaissance des ressources qui s’offraient à eux, et ont adopté des modes de subsistance variés, basés sur la chasse, la pêche et la cueillette. A ce sujet, l’idée traditionnelle de bandes de chasseurs passant le plus clair de leur temps à pourchasser les mammouths et les mastodontes est certainement à nuancer. Nous savons en effet que les populations paléoindiennes se sont nourries de nombreuses espèces d’animaux (des mammifères, des oiseaux, des reptiles, des poissons, des fruits de mer…) et de plantes (sous la forme de fruits et légumes, de graines et vraisemblablement de racines), avec toutefois des variations dans l’espace et dans le temps. En Amérique du Sud, où la diversification du régime alimentaire semble avoir été plus rapide, la domestication des plantes pourrait avoir commencé il y a quelque 10 000 ans.

  Les populations étaient manifestement organisées en groupes familiaux, claniques ou tribaux, mais les relations qui s’établirent entre les groupes sont encore mal comprises. On peut néanmoins supposer l’existence de traditions d’échanges, dont devait dépendre la survie même de l’espèce humaine en Amérique. David Meltzer évoque la mise en place de « sites de rendez-vous », où différents groupes auraient partagé des biens et des informations, collaboré à des œuvres communes et conclu des alliances « matrimoniales ». L’existence de pratiques commerciales est, quant à elle, improbable, sauf peut-être en ce qui concerne l’obsidienne, en Alaska. Mais les relations humaines n’étaient pas seulement faites de pacifiques échanges. Des restes humains et des représentations graphiques rupestres (du Brésil) fournissent des indices de conflits violents. Ces derniers ne doivent pas nous étonner ; dans le Vieux Monde, on constate d’ailleurs une intensification de la violence au Paléolithique Supérieur (on se référera, sur ce point, à l’ouvrage de Jean Guilaine et Jean Zammit : Le sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique. Editions du Seuil. Paris. 2001).

  Les groupes paléoindiens se livraient aussi, comme nous l’avons vu, à des activités rituelles. Celles-ci comportaient souvent, comme dans l’Europe et l’Asie du Paléolithique Supérieur, l’usage d’ocre rouge. Cette substance a ainsi été trouvée dans des sépultures, des caches et des peintures rupestres du Brésil et de l’Argentine ; mais elle a également été observée sur des sols d’occupation, des lieux de mises à mort d’animaux et des outils isolés. André Leroi-Gourhan écrivait à son sujet, dans son ouvrage sur Les religions de la préhistoire (5ème édition, Presses Universitaires de France, Paris, 1986) : « Le principal symbole paléolithique, par sa couleur, a dû être assimilé au sang et à la vie, mais il est bien difficile d’en dire plus. »

  Assurément, le peuplement initial de l’Amérique reste enveloppé dans d’épais mystères, au milieu desquels les chercheurs doivent avancer à tâtons. Les données rassemblées à ce jour permettent en tout cas de faire des premiers Américains les acteurs d’une formidable aventure humaine, au cours de laquelle un monde nouveau fut rapidement adopté et mis en valeur, pour y développer des cultures promises à une belle postérité.


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