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Archeologia.be - L'Abécédaire de l'Archéologie
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"Mixco Viejo (Jilotepeque Viejo), Forteresse précolombienne des hautes terres du Guatemala" de Sébastien PERROT-MINNOT (Archeologia.be, 31 décembre 2012)

L'auteur est Docteur en archéologie de l’Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), Chercheur associé au Centre d’Etudes Mexicaines et Centraméricaines (CEMCA, Ministère français des Affaires Etrangères), Membre correspondant de l’Académie de Géographie et d’Histoire du Guatemala

Contact : perrotminnot at yahoo.fr

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Des ruines couronnant un massif escarpé, au milieu d’un paysage sauvage et grandiose, baigné d’une atmosphère tranquille : il est difficile de ne pas tomber sous le charme de Mixco Viejo (ou Jilotepeque Viejo), dès les premiers instants de notre visite.

Le site est perché à une altitude de 880 mètres, dans la Sierra de Chuacus, au cœur des hautes terres du Guatemala. Il est localisé dans la pointe nord-est du département de Chimaltenango, à 60 km de la ville de Guatemala, par la route. Bien que les communautés indiennes (mayas) des alentours n’aient jamais cessé d’entretenir avec elle des relations intimes, la forteresse préhispanique de Mixco Viejo ne fut redécouverte par les cercles scientifiques qu’à la fin du XIXème siècle. En 1896, en effet, l’explorateur allemand Karl Sapper passa une semaine parmi les ruines, prenant des notes, mesurant et dessinant. Deux ans plus tard, il publia un petit article qui présentait le premier plan de Mixco Viejo. Ce plan servait encore de référence au milieu du siècle suivant ; l’archéologue américain Augustus Ledyard Smith l’utilisa d’ailleurs pour ses recherches, en 1949. La première typologie de la céramique du site, quant à elle, fut établie par l’anthropologue guatémaltèque Carlos Navarrete, en 1962.

Plan de Mixco Viejo (Jilotepeque Viejo), publié par John W. Fox, dans Quiche conquest: centralism and regionalism in highland Guatemalan State development (1978).

Plan de Mixco Viejo (Jilotepeque Viejo), publié par John W. Fox,
dans Quiche conquest: centralism and regionalism in highland Guatemalan State development (1978).
Adapté de Lehmann 1968.


Un projet archéologique étendu fut conduit à Mixco Viejo, de 1954 à 1967, par une mission franco-guatémaltèque dirigée par le professeur Henri Lehmann, du Musée de l’Homme. Dans son Guide aux ruines de Mixco Viejo (1968), Lehmann décrivait ainsi le fonctionnement de cette coopération binationale : « Les travaux scientifiques : exploration, fouilles, relevés, plans, élaboration, etc., sont subventionnés par la France : la Commission des Fouilles, qui dépend du Ministère des Affaires Etrangères, et le Centre National de la Recherche Scientifique, apportent les fonds. Le Gouvernement du Guatemala se charge de la consolidation et de la restauration des édifices, en confiant leur exécution à la Direction Générale des Travaux Publics. »

Travaux de restauration de la Pyramide A-1,
au cours du projet franco-guatémaltèque conduit de 1954 à 1967.
Photo : Henri Lehmann.

Travaux de restauration de la Pyramide A-1,
au cours du projet franco-guatémaltèque conduit de 1954 à 1967.
Photo : Henri Lehmann.


Après cet important projet, la restauration fut poursuivie, à la fin des années 1960 et dans la décennie suivante, par l’architecte espagnol Francisco Ferrus Roig. Dans les années 1980 et 1990, des équipes franco-guatémaltèques dirigées par Alain Ichon et Marie-France Fauvet-Berthelot menèrent de nouvelles recherches sur le site, en s’intéressant particulièrement aux dépôts funéraires. En 1984, Mixco Viejo inaugura une nouvelle étape de sa longue vie, avec l’ouverture de son centre de visiteurs, confié à l’administration de l’Institut d’Anthropologie et d’Histoire du Guatemala (IDAEH, Ministère de la Culture et des Sports).

Découverte d’urnes funéraires, au pied de la Plate-Forme B-8. Photo : Henri Lehmann.

Découverte d’urnes funéraires, au pied de la Plate-Forme B-8.
Photo : Henri Lehmann.


Sur des terrains qui furent nivelés et dotés de murs de soutènement, faisant aussi office de fortifications, les archéologues ont pu identifier plus de 120 édifices : des plates-formes, des pyramides (y compris des pyramides « doubles » ou « jumelles », qui pourraient dénoter une influence mexicaine) et deux terrains de jeu de balle. Ces structures sont distribuées autour de places, formant une quinzaine de groupes. Bien que plusieurs d’entre elles aient été restaurées, il est nécessaire de faire un effort d’imagination pour se les représenter à l’époque de leur splendeur, couvertes de stuc peint, couronnées de superstructures, et fréquentées par des personnes aux rangs et aux fonctions spécifiques.

Au premier plan, quelques-uns des édifices du Groupe B. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Au premier plan, quelques-uns des édifices du Groupe B.
Photo : Sébastien Perrot-Minnot.


Les plates-formes pouvaient être des soubassements de résidences ou d’édifices à usage politico-administratif, des autels où s’accomplissaient des rituels, ou des miradors ; les pyramides surélevaient les temples ; et en ce qui concerne les terrains de jeu de balle, ils étaient les théâtres de compétitions sportives comportant également une dimension religieuse. Pour le reste, il convient de préciser que les vestiges que nous pouvons observer aujourd’hui au cours d’une visite de Mixco Viejo ne résument pas, à eux seuls, la complexe histoire architecturale des lieux : à l’intérieur de plusieurs édifices, les archéologues ont découvert une ou plusieurs structures antérieures. Cependant, nous constatons que le style architectural ne varie pas beaucoup au fil des étapes constructives.

Terrain de jeu de balle du Groupe B. Photo: Sébastien Perrot-Minnot.

Terrain de jeu de balle du Groupe B.
Photo: Sébastien Perrot-Minnot.


Si l’architecture monumentale, qui embrasse si étroitement l’environnement montagneux, constitue l’aspect le plus spectaculaire de Mixco Viejo, une variété d’autres vestiges nous livre des témoignages non moins précieux sur l’histoire du site. Au pied de nombreux édifices, les archéologues ont mis au jour des sépultures et des offrandes, qui révélèrent des récipients en céramique, un crâne artificiellement déformé, une hache en cuivre et un collier de clochettes en or. Parmi les récipients en céramique figurent notamment des urnes peintes qui contenaient les restes incinérés de membres de l’élite de la cité. D’autres objets provenant de contextes rituels sont plus difficiles à interpréter ; il en va ainsi des boules et anneaux de pierre, déposés dans une cache et sur un petit autel du Groupe E.

La Pyramide D-1, qui devait être, d’après Henri Lehmann, “une des plus belles structures du site”. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

La Pyramide D-1, qui devait être, d’après Henri Lehmann, “une des plus belles structures du site”.
Photo : Sébastien Perrot-Minnot.


Pour ce qui est des sculptures monumentales, elles sont très rares. Dans le terrain de jeu de balle du Groupe B a été trouvé un des deux marqueurs de l’axe transversal : une sculpture en ronde-bosse représentant un visage humain dans la gueule d’une créature reptile ; mais le marqueur qui devait logiquement être fiché dans le talus d’en face n’est jamais apparu, malgré les recherches de la mission franco-guatémaltèque. D’un autre côté, dans le remplissage d’une pyramide du même groupe, les travaux des chercheurs ont permis la découverte d’un monument très différent : une stèle sans iconographie, brisée en deux. Elle se dressait probablement à cet emplacement, avant la construction de la pyramide.

En dehors du champ strictement cérémoniel, d’abondants vestiges renforcent plus encore notre relation avec les anciens habitants de citadelle, en nous introduisant dans les différents domaines d’activité de la vie quotidienne. C’est le cas de la vaisselle en céramique, ainsi que des armes et outils en obsidienne. « Les lames [en obsidienne], particulièrement fines et transparentes, font l’admiration des connaisseurs », écrivait Lehmann dans son Guide, en 1968.

Ici, une précision s’impose : dans la zone de Mixco Viejo, les restes archéologiques ne se limitent pas aux groupes architecturaux établis sur les hauteurs. Dans les secteurs environnants ont été découvertes des concentrations de matériels, des plates-formes basses et des sépultures (parfois rassemblées en cimetières) qui attestent de l’existence d’établissements plus modestes. D’autre part, deux grottes qui pénètrent dans les entrailles du massif, et furent explorées par l’archéologue James Brady en 1988, montrent des parois modifiées par l’homme. Dans ces sanctuaires souterrains, les rituels se sont perpétués jusqu’à nos jours. Une des grottes, celle de « La Lola », a des parois de pierre verte, qui ont pu renforcer son association symbolique avec l’eau et la fertilité.

On le voit, Mixco Viejo possède un patrimoine archéologique riche et imposant. Cependant, la cité préhispanique semble avoir eu une histoire relativement courte, commençant peut-être au XIIème siècle. Sa population intramuros devait être comprise entre 1450 et 1600 habitants. Pendant longtemps, les chercheurs se sont mépris sur l’identité de cette population, en raison des imprécisions du seul texte colonial connu relatant la conquête de la zone par les Espagnols : la Recordacion Florida, écrite par le chroniqueur Francisco Antonio de Fuentes y Guzman en 1690 – plus d’un siècle et demi après les faits… C’est ainsi qu’Henri Lehmann identifia par erreur le site où il dirigea des travaux de terrain de 1954 à 1967, avec la capitale du royaume maya pokomam, « Mixco Viejo » (qui correspond, en réalité, aux ruines de Chinautla Viejo). Les recherches menées par l’anthropologue américain Robert Carmack dans les années 1970 ont permis de mettre un terme à la confusion, en déterminant que la place forte que nous intéresse ici appartenait au royaume maya des Kaqchikels Chajomas. Pour en arriver à cette conclusion, Carmack s’est fondé sur le Titulo de San Martin Jilotepeque, un document rédigé en 1555 et traitant de l’ancienne possession des terres indigènes. Dans le Titulo de San Martin Jilotepeque, le site archéologique connu aujourd’hui sous les noms de « Mixco Viejo » et de « Jilotepeque Viejo », est appelé « Chuwa Pek Q’eqak’ajol Nima Ab’aj » (« La Grande Pierre devant la Grotte des Fils de la Nuit »).

« Chuwa Pek Q’eqak’ajol Nima Ab’aj » était la citadelle la plus importante du royaume des Kaqchikels Chajomas. Celui-ci occupait un territoire qui, d’après l’anthropologue américain Robert Hill, a pu s’étendre sur 900 à 1000 km², une superficie considérable dans les temps tourmentés du Postclassique Récent (1200-1524 après J.-C.). Malheureusement, l’histoire de cette entité demeure, à bien des égards, mystérieuse. Elle fut certainement marquée par divers conflits avec les royaumes mayas voisins (ceux des Kaqchikels d’Iximché, des K’iche’s de Q’um’arcaj et des Pokomams), mais également, par des alliances de circonstance et le paiement de tributs (au moins, aux Kaqchikels d’Iximché). Au sujet de la conquête du territoire chajoma par les Espagnols, en 1524, Hill expliquait, dans un article publié en 1998 dans la revue Mesoamérica : « Si nous pouvons accorder foi à la version de Fuentes y Guzman (…), ce fut une campagne longue, en contraste avec la chute relativement rapide des K’iche’s d’Utatlan [Q’um’arcaj]. Si c’est vrai, cela indique donc une certaine décentralisation politique des Chajomas, de telle sorte que la perte d’un de leurs centres, même un des plus importants, n’aurait pas entraîné la défaite totale de la nation » (traduit de l’espagnol par l’auteur).

Détail des pyramides jumelles du Groupe B. Photo: Sébastien Perrot-Minnot.

Détail des pyramides jumelles du Groupe B.
Photo: Sébastien Perrot-Minnot.


Après ces fatidiques événements, les habitants de Mixco Viejo furent déplacés vers les lieux occupés aujourd’hui par les villes de San Martin Jilotepeque et San Pedro Sacatepéquez. Depuis lors, la vénérable forteresse sommeille, plongée dans ses glorieux souvenirs, entourée de l’affection des communautés locales et des amoureux de l’héritage maya, et bercée par le concert des insectes, et le chant des vents de la Sierra de Chuacus.

Vue sur le Groupe D. Photo: Sébastien Perrot-Minnot.

Vue sur le Groupe D.
Photo: Sébastien Perrot-Minnot.


Photos

1. Plan de Mixco Viejo (Jilotepeque Viejo), publié par John W. Fox, dans Quiche conquest: centralism and regionalism in highland Guatemalan State development (1978). Adapté de Lehmann 1968.
2. Travaux de restauration de la Pyramide A-1, au cours du projet franco-guatémaltèque conduit de 1954 à 1967. Photo : Henri Lehmann.
3. Découverte d’urnes funéraires, au pied de la Plate-Forme B-8. Photo : Henri Lehmann.
4. Au premier plan, quelques-uns des édifices du Groupe B. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.
5. Terrain de jeu de balle du Groupe B. Photo: Sébastien Perrot-Minnot.
6. La Pyramide D-1, qui devait être, d’après Henri Lehmann, “une des plus belles structures du site”. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.
7. Détail des pyramides jumelles du Groupe B. Photo: Sébastien Perrot-Minnot.
8. Vue sur le Groupe D. Photo: Sébastien Perrot-Minnot.


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