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"Mort et renaissance du Petit Paris des Antilles" 

L'auteur de cet article - Sébastien Perrot-Minnot - est Docteur en archéologie de l’Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), Chercheur associé l’EA 929, AIHP – GEODE (Archéologie Industrielle, Histoire, Patrimoine - Géographie, Développement, Environnement de la Caraïbe), Université des Antilles et de la Guyane

Pour le contacter : perrotminnot at yahoo.fr

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"Mort et renaissance du « Petit Paris des Antilles"

Peu de catastrophes naturelles ont autant marqué les esprits. Le 8 mai 1902, vers 8 heures du matin, une éruption de la Montagne Pelée détruisit la ville de Saint-Pierre, au nord de l’île de la Martinique.


L’éruption de la Montagne Pelée, le 8 mai 1902. Photo : Angelo Heilprin.

L’éruption de la Montagne Pelée, le 8 mai 1902. Photo : Angelo Heilprin.

Avant le désastre, pendant des semaines, des phénomènes préoccupants, mais mal compris à l’époque, s’étaient succédé : des séismes, des détonations, des pluies de cendres, des lahars (coulées de boue et d’eau bouillante) et un raz-de-marée, entre autres. La population locale et les autorités s’imaginaient que la Montagne Pelée allait finalement cracher des torrents de lave, qui auraient épargné Saint-Pierre, grâce au relief. Mais au lieu de la lave attendue, le volcan libéra une gigantesque nuée ardente. Cette avalanche de cendres, de blocs et de gaz, d’une température comprise entre 200 et 450 °C, se précipita vers la ville à une vitesse estimée à quelque 180 km / h. Elle fut précédée par une puissante onde de choc, suivie d’un vent de retour. La ville fut soufflée puis incendiée, et une vingtaine de bateaux au mouillage dans sa baie sombrèrent. Plus de 28 000 personnes trouvèrent la mort dans ce cataclysme. Seuls survécurent, à Saint-Pierre, un prisonnier protégé par les épais murs de sa cellule (le fameux Cyparis), un cordonnier que s’était réfugié dans la cave de sa maison, et quelques marins (tous, grièvement brûlés). Il faut mentionner, également, le triste sort de milliers de personnes, qui abandonnèrent le nord de la Martinique pour s’établir, dans leur majorité, à Fort-de-France (la capitale politique de l’île).

Saint-Pierre dévastée. Photo : Alfred Lacroix (juin 1902), Museum d'Histoire Naturelle, Paris.

Saint-Pierre dévastée. Photo : Alfred Lacroix (juin 1902), Museum d'Histoire Naturelle, Paris.

Ces événements provoquèrent une émotion mondiale, qui donna lieu à de vastes mouvements de solidarité. En France, outre les multiples actions de bienfaisance, un comité national d’assistance et de secours fut créé, et une souscription nationale organisée, sous la direction du Ministère des Colonies. D’autre part, les Etats-Unis, la Russie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, et même l’Allemagne, qu’une âpre rivalité opposait alors à la France, apportèrent une aide humanitaire. Mais la tragédie du 8 mai eut une autre conséquence notable : la naissance de la vulcanologie moderne, sous l’impulsion du professeur Alfred Lacroix. Dans une conférence qu’il prononça à l’Académie des Sciences de l’Institut de France, en 1902, l’éminent scientifique ne put faire abstraction de ses sentiments : « Quel spectacle poignant fut celui qui frappa nos yeux la première fois que nous débarquâmes sur le port [de Saint-Pierre], sur cette place Bertin, quelques semaines auparavant si pleine d’animation et de vie! ».

La riche histoire de la ville remonte à 1635, aux origines de la colonisation française de la Martinique. Saint-Pierre fut la capitale politique de la colonie jusqu’en 1692, et demeura, par la suite, sa capitale économique. Le rapide développement de l’établissement était dû, en grande parte, au commerce du sucre (qui entraîna une intensification de la déportation d’esclave africains vers la Martinique). Au XVIIIème siècle -le Siècle des Lumières- la ville reçut le surnom de « Petit Paris des Iles » ; elle sera aussi appelée « le Petit Paris des Antilles » et « la Perle des Antilles ».

Avant la fatidique éruption du 8 mai 1902, Saint-Pierre pouvait s’enorgueillir de posséder une chambre de commerce, un port très actif, un théâtre de 800 places, un asile psychiatrique réputé, un jardin botanique, un réseau d’éclairage public électrique, et même un tramway hippomobile. Sa population, très métissée et libérale, était connue pour son éducation raffinée et son goût pour les arts et la fête. C’est cette dynamique et rayonnante agglomération que le volcan supplicia. La nature est « une mère aveugle et sans âme », comme l’écrivait Pierre Loti.


La maison de la Bourse (l’édifice de l’ancienne chambre de commerce, reconstruit en 1994). Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

La maison de la Bourse (l’édifice de l’ancienne chambre de commerce, reconstruit en 1994). Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Sur les terres fertiles de la Montagne Pelée, néanmoins, la vie ne tarda pas à reprendre ses droits. La végétation refit son apparition, les plantations se reconstituèrent et Saint-Pierre se repeupla, modestement (la commune compte aujourd’hui quelque 4500 habitants). D’emblématiques édifices, tels que la Cathédrale et la siège de l’ancienne chambre de commerce, furent reconstruits. D’autres, en revanche, restèrent à l’état de ruines. C’est le cas de la Maison coloniale de Santé (l’ancien asile psychiatrique), du théâtre et de l’église du fort.


Un aspect des ruines de l’église du fort. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Un aspect des ruines de l’église du fort. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Au Musée Franck A. Perret, situé près des ruines du théâtre, d’autres éloquents témoignages de la catastrophe du 8 mai 1902 sont fournis par une collection d’objets (comprenant l’ancienne cloche de la cathédrale), torturés et déformés par la nuée ardente.

Les ruines du théâtre. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Les ruines du théâtre. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.


Titulaire du prestigieux label « Ville d’Art et d’Histoire », qui lui fut conféré par le Ministère français de la Culture en 1990, Saint-Pierre intrigue et charme ses visiteurs. De l’avis général, d’ailleurs, ces derniers pourraient être beaucoup plus nombreux, et passer plus de temps dans la ville et ses environs. Afin de redynamiser ce territoire, le Conseil Régional de Martinique lança, en 2010, une initiative unique en son genre, dans les Caraïbes : le « Grand Saint-Pierre ». Soutenu par l’Union Européenne, l’Etat français, des municipalités et des entreprises, le projet est coordonné par le célèbre écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau. Celui-ci organisa des « ateliers d’imaginaire » et un grand forum citoyen, dans lesquels les habitants de Saint-Pierre, et plus généralement de la Martinique, ont été invités à exprimer leurs attentes.


Le quartier du Mouillage, dominé par les tours de la cathédrale. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Le quartier du Mouillage, dominé par les tours de la cathédrale. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Parmi les actions déjà retenues, dans le cadre du Grand Saint-Pierre, il y a la réhabilitation de l’ancien jardin botanique, l’aménagement du bord de mer, la mise en place de zones de mouillage organisées et d’un espace d’accueil des plaisanciers, une meilleure diffusion de l’information relative au patrimoine enfoui dans la baie (et notamment, aux épaves), la fondation d’un centre de découverte et de formation à l’archéologie sous-marine, la modélisation en 3D du Saint-Pierre d’avant 1902 (à l’attention du grand public) et la conception d’un circuit de découverte du Nord Caraïbe.

On le voit : si la Montagne Pelée fait périodiquement usage de sa force destructrice, elle a aussi le don d’insuffler aux hommes une étonnante puissance créatrice…

Saint-Pierre et la Montagne Pelée. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Saint-Pierre et la Montagne Pelée. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

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Schoelcher, Martinique, mai 2013.