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Archeologia.be - L'Abécédaire de l'Archéologie
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Rencontre avec Emmanuelle CAPO (archéologue contractuelle), professionnelle de l’archéologie à l’origine de la pétition « Sauvez le patrimoine enfoui » lancée le 7 novembre 2014 | Archeologia.be - 17 novembre 2014
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Mesure 14. Limiter la durée d’immobilisation des chantiers liée à l’archéologie préventive

Aujourd’hui : les opérations d’archéologie préventive donnent lieu à un diagnostic évaluant la présence de vestiges et à des fouilles si cette évaluation est positive.Ces opérations peuvent s’avérer longues et coûteuses à mettre en oeuvre. Elles peuvent retarder l’avancement des chantiers.

Demain : lorsque la nature connue du terrain est peu encline à l’existence de vestiges, les techniques alternatives de sondage, en particulier par auscultation non-destructrice, seront développées afin de rendre les diagnostics plus rapides.

Echéance : 1er semestre 2015

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Interview réalisé par Pierre-Emmanuel LENFANT
Archeologia.be

Posté le 17 novembre 2014

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Emmanuelle CAPO, vous êtes à l’initiative de la pétition « Sauvez le patrimoine enfoui », une première question tout d’abord pour quelles raisons avez-vous lancé cette pétition ?

J'ai pris l'initiative de lancer cette pétition suite à la publication des 
"50 nouvelles mesures de simplification pour les entreprises" décidées par le Gouvernement. Lorsque j'ai lu la "Mesure 14, j'ai littéralement bondi de ma chaise.

Certes, d'autres mesures (comme la n°4 ou la n°15) sont problématiques et susceptibles de pétitions, mais la "Mesure 14" est celle qui est emblématique des mesures annoncées comme "simplificatrices" et qui, en réalité, seront "destructrices" d'emplois pour le milieu des professionnels de l'archéologie. Cette "Mesure 14" est proprement scandaleuse.

Forte de plus de 7.000 signataires recueillies en quelques jours, il est indéniable que cette pétition fédère un grand nombre de personnes. A cet égard, des personnalités politiques, scientifiques, syndicalistes vous ont-elles apportés leur soutien ? 

Je suis assez étonnée de l'ampleur que notre pétition a pris en une semaine. Mais cela me semble juste car les citoyens sont très attachés à leur Patrimoine, ils l'apprécient et aiment aller dans nos musées, découvrir nos expositions, participer à nos conférences...

Quant aux personnalités qui soutiennent cette démarche? Oui, des grands noms de l'archéologie nationale et européenne nous soutiennent, ainsi que la plupart des syndicats du monde culturel. Cependant, il est encore un peu tôt pour en parler. Nous attendons d'atteindre les 10.000 signataires pour poser les jalons d'une réflexion et d'un débat public. Nous ne manquerons d'ailleurs pas de revenir vers vous.

Depuis quelques semaines, nous constatons une attaque en règle contre l’archéologie préventive. On rappelle un coût jugé « exorbitant » pour les aménageurs. On souligne des délais « trop longs » laissés aux archéologues. En votre qualité de professionnelle de l’archéologie, estimez-vous que vous bénéficiez de moyens humains et financiers suffisant pour mener à bien vos missions ?

Absolument pas. Il est toujours facile de dire que l'archéologie retarde et coûte, mais la réalité est toute autre. La loi du 27 septembre 1941 est explicite en son principe : "tout destructeur de Patrimoine enfoui doit être le payeur". Plus il y a de travaux, plus il y a d'archéologie préventive. Les archéologues participent à l'aménagement du territoire en apportant une connaissance du passé. Ils travaillent en amont.

Quant aux moyens, ils pourraient être équilibrés si le financement de l'archéologie préventive était assuré avec une redevance mieux calculée, plus juste (et peut-être redéfinie), mais surtout l'archéologie préventive pourrait être plus pérenne si ce même financement n'était pas remis en cause à chaque législature.

On évoque que des entreprises du BTP pourraient réaliser des diagnostics. Or, comme nous le savons, l’archéologie est une discipline confiée à des scientifiques. Un tel projet vous choque-t-il ?

C'est tout-à-fait inconcevable. C'est comme si demain je décidais d'être boulangère ou avocate (!). Chaque métier nécessite un apprentissage, des fondamentaux. Je ne comprends pas pourquoi on continue à considérer l'archéologie comme un métier accessible à tous et tout le temps! J'ai parfois le sentiment que l'on nous prend pour de simples "terrassiers". Ce qui est faux! 4 années d'études sont nécessaires pour devenir "archéologue" (et jusqu’à 12 ans d'études pour certains chercheurs !). Il faut travailler sur des chantiers depuis son plus jeune âge pour apprendre les techniques de fouilles et, par là, s'adapter et "discerner" les différents terrains. Certains vont se spécialiser, devenir des techniciens hautement qualifiés, ou des spécialistes de telle période ou de tel outillage.

Métier pluridisciplinaire par excellence, l'archéologie nécessite des connaissances spécifiques en mathématiques, physique, biologie, français, histoire, géologie, géographie, langues mortes, étrangères, etc… Bref, l'archéologie n'est pas un métier facile mais il est passionnant. Dès lors, ne bradons pas une profession unique pour une mesure qui va la vider de sa substance!

Que craignez-vous si cette « Mesure 14 » venait à être mise en œuvre ? L’archéologie préventive joue-t-elle sa survie ?

Je crains, tout comme les signataires de la pétition, que l'archéologie préventive ne disparaisse. Ne pas reconnaître que l'archéologie doit être confiée à des archéologues professionnels, c'est d'une certaine manière attester que l'on se moque du Patrimoine enfoui, de notre Histoire, et par là, que l'on bafoue le "devoir de mémoire" que nous devons laisser aux générations futures.

La "Mesure 14" inciterait les sociétés de géophysique à "balayer" les zones à potentiel archéologique, favorisant ainsi des diagnostics rapides au détriment du potentiel archéologique réel. Qui dit diagnostics superficiels, dit moins de fouilles. Qui dit moins de fouilles, dit moins de découvertes, moins de recherches, moins de scientifiques, techniciens... Et après? Qui remplira les musées en termes de connaissances? En ce sens, si le nombre de fouilles diminuent significativement, cela impactera l'ensemble de notre discipline : du fouilleur à la connaissance du passé pour notre société.  Est-ce réellement un monde vidé d'une partie de sa mémoire que nous souhaitons transmettre ? Je ne le pense pas.

Créer une pétition c’est posé un acte de refus, à la fois, citoyen et politique. Une dernière question : et après ? Comptez-vous interpeller la Ministre en charge du dossier ?

Très clairement, nous sommes prêts à rencontrer Madame la Ministre de la Culture et de la Communication, ainsi que les membres du "Conseil de simplification pour les entreprises".

Nous souhaitons ouvrir le débat car une telle mesure ne s'inscrit pas dans le respect de notre Patrimoine commun. Quels sont les véritables enjeux économiques derrière la "Mesure 14" ? Qui va "profiter" de cette mesure ? Oui, l'archéologie préventive sert la société, mais, pour nous, cette "Mesure 14" ne va pas dans le bon sens.


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