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Archeologia.be - L'Abécédaire de l'Archéologie
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« Un Mammouth en Seine-et-Marne »  

Interview de Pascal DEPAEPE, Directeur scientifique et technique au sein de l’Institut national de recherches archéologiques préventives

Pierre-Emmanuel LENFANT
Archeologia.be
Publié en date du 4 décembre 2012

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© Photo de Pascal Depaepe, Inrap

Photo des ossements du Mammouth découvert en Seine-et-Marne par Pascal DEPAEPE (INRAP)


Monsieur DEPAEPE. Tout d'abord, pourriez-vous nous dire quelques mots sur Helmut. Qui est-il ? Et comment est venu l’idée de le nommer ainsi ?


Helmut est un mammuthus primigenius. Le nom a été donné par l’équipe de fouille, sans doute pour le plaisir de la rime.

Nous le savons, l’archéologie préventive se conjugue en 2 phases : la fouille proprement dite et le diagnostic. Qu'a mis en exergue le diagnostic? Certains indices laissaient-il augurer une telle découverte? En somme, est-ce que vous vous attendiez à cela?

Il s’agissait au départ de la fouille d’un établissement rural antique. Lors du suivi géologique et géomorphologique de cette fouille (un géologue intervient systématiquement sur nos opérations), le géologue, Patrice Wusher, a découvert - en redressant une coupe - un des ossements de ce mammouth. Il s’en est suivi une opération spécialement dédiée à notre Helmut.

Helmut le bien-nommé est le 3ème spécimen du genre retrouvé en France. Quel est l'intérêt scientifique de cette découverte au regard de ses prédécesseurs?

Les mammouths sont relativement bien connus. Cependant, les squelettes quasiment complets et découverts en connexion anatomique sont rarissimes ; le plus souvent, nous ne trouvons que des dents, voire des défenses (éléments les plus résistants). De plus, dans le cas de Changis-sur-Marne, nous avons la possibilité de l’étudier in situ avec les méthodes et techniques scientifiques actuelles. Un second intérêt est la présence de silex taillés qui montrent la présence de l’homme. Il s’agit ici d’un cas très rarement mis en évidence (un cas similaire quoique plus important en quantité de silex et d’ossement a été découvert à Lynford Quarry en Angleterre).

On parle d'Helmut au singulier. Toutefois, la fouille a mis en évidence trois défenses de mammouths, soit deux individus. Peut-on s’attendre à d’autres découvertes dans le même secteur?

Cela me parait peu probable car la carrière de Changis-sur-Marne est presque totalement exploitée. Peut-être ces deux mammouths étaient-ils seuls ? Mais une surprise est toujours possible, comme l'a d'ailleurs prouvé Helmut.

Une telle découverte requiert que soient mobilisés de nombreux spécialistes. Du terrain au labo, qui composait cette équipe pluridisciplinaire ?

Grégory Bayle (Inrap) a dirigé l’opération de terrain. Fredéric Blaser (Inrap) est en charge de la partie archéologique, et Stéphane Péan (Museum national d’histoire naturelle) travaille plus spécifiquement sur l’archéozoologie avec Grégory. Patrice Wuscher (Inrap) a assuré la partie géologie et Pascal Raymond (Inrap) a mis en œuvre le moulage complet.

Des agents du service régional d’archéologie d’Ile-de-France nous ont également aidés. Enfin, de nombreux spécialistes sont et/ou vont intervenir : palynologie, malacologie (abondante), micromorphologie, datations, etc. La fouille vient de se terminer, je compte maintenant sur environ un an d’étude.

Si vous deviez dresser un portrait-robot d’Helmut, que diriez-vous au sujet de son âge, sa taille, son poids, les pathologies éventuelles dont il souffrait ? A cet égard, en sait-on davantage sur les circonstances de sa mort ?

Il s’agit d’un jeune adulte (entre 20 et 30 ans), devant peser selon les moyennes connues environ 4 à 5 tonnes, pour une hauteur au garrot de 2,7 à 3,4 m. Les circonstances du décès sont inconnues à ce jour (embourbés dans la vase des bords de la Marne ?), tout comme les éventuelles pathologies.

Les premières dates communiquées évoquaient un âge oscillant entre 200.000 et 50.000 ans. Aujourd’hui, a-t-on une datation plus précise ?

Mammuthus primigenius arrive dans nos régions vers -200.000 ; c’est donc une date plancher. Helmut présente des caractères semblant le situer dans une phase ancienne, et la géologie locale peut correspondre à un événement anté-Eemien (avant 130.000). Nous attendons les datations absolues. Mais une surprise est toujours possible: ces indications sont donc à prendre avec des précautions.

L’opération de prélèvement des ossements s’est-elle avérée facile ? De quelle manière avez-vous procédé?

Fouille classique et moulage intégral de la surface décapée. Techniquement, ce ne fut pas très compliqué, mais cela nécessite de l’expérience et de la patience.


© Les photos reprises ci-après sont de Denis Gliksman, Inrap

Détail des ossements du mammouth : les deux omoplates


Plus largement, sur la base des échantillons de sols pratiqués, en sait-on plus sur l'environnement de l'époque?

Il est encore trop tôt, les prélèvements doivent être étudiés. Tout au plus savons-nous que nous sommes dans un environnement de bord de rivière (vase).

Un constat surprend toutefois : comment se fait-il que les défenses n’aient pas été récupérées ? L’ivoire est pourtant une matière première noble.

Neandertal n’est pas un utilisateur aussi intéressé que Sapiens de ces matières, et les indices d’utilisation d’ivoire et de bois animaux par les Néandertaliens sont rarissimes. Pour certains auteurs, il pourrait s’agir de tabous.

Probablement associés aux ossements, des outils en silex ont également été retrouvés. A quelle industrie lithique sont-ils rattachés ? L’étude tracéologique a-t-elle permis de déterminer leur usage ? Même si l’étude archéozoologique est toujours en cours, des traces de découpes voire de boucheries ont-elles été confirmées sur certains ossements?

Deux silex ont effectivement été trouvés, mais ils ne permettent pas une attribution « culturelle ». La tracéologie n’a pas encore été réalisée (nous venons de terminer la fouille !). Pareil pour les éventuelles traces de découpes. Il faut toutefois souligner que des traces de ce type sont difficiles à mettre en évidence sur les éléphantidés, du fait de l’épaisseur des couches carnées et surtout de l’épaisseur du périoste (membrane sur les os).

Le public a souvent une image d’Epinal associée à l’Homme de Neandertal : est-il un charognard – comme d’aucuns le soutiennent – ou, au contraire, un chasseur averti ? Sans entrer dans le débat, n’y a-t-il pas une voie du milieu où, entre le charognard et le chasseur averti, il y a un homme en quête de nourriture pouvant faire preuve d'un certain pragmatisme ?

Le pragmatisme doit prévaloir : Neandertal est un grand chasseur (voir la Grotte de Spy où il a sans doute chassé des jeunes mammouths), mais rien n’empêche de profiter d’une aubaine !

A combien estime-t-on la quantité de viande offerte par la dépouille d’un tel animal ? En termes de ratio (apport nutritionnel), cette même quantité permettrait de nourrir combien de personnes pendant combien de temps ?

Plusieurs centaines de kg de viande, sans compter les abats ! Le problème majeur est donc la conservation (fumage, caches à viande, etc)... Les estomacs de l’époque devaient supporter des choses que nous n’osons même pas imaginer !

Difficile de répondre sur le nombre de personnes et la durée de consommation ; sachons cependant que Neandertal avait des besoins énergétiques importants : environ 6000 Kcal/jour

Pour en terminer, auriez-vous des ouvrages ou articles de référence à conseiller à nos lecteurs ?

Pascal Depaepe, "La France du Paléolithique" aux Editions La Découverte (22 octobre 2009) (en savoir plus sur cet ouvrage)


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La découverte en photos!


Détail des ossements du mammouth : les deux omoplates


Vue aérienne du site (en direction du nord ouest)

Vue aérienne du site (en direction du nord ouest)



Vue zénithale du site en cours de fouille

Vue zénithale du site en cours de fouille



Plan sur l'un des humérus du mammouth

Plan sur l'un des humérus du mammouth


Vue du fragment de crâne du mammouth

Vue du fragment de crâne du mammouth



Dégagement des ossements du mammouth

Dégagement des ossements du mammouth



Vue zénithale du site en cours de fouille : dégagement du fragment de crâne

Vue zénithale du site en cours de fouille : dégagement du fragment de crâne



Eclat de silex trouvé à proximité de la molaire du mammouth.

Eclat de silex trouvé à proximité de la molaire du mammouth.



Dégagement des ossements de mammouth

Dégagement des ossements de mammouth


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